La Stratégie Nationale Bas Carbone 2

La Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) est la feuille de route dont s’est dotée la France pour atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, en cohérence avec les accords de Paris et les recommandations du GIEC. Ceci correspond à un doublement des absorptions de CO2 d’ici 2050 pour atteindre 80MtCO2. La SNBC 2, adoptée par décret le 21 avril 2020 fixe la stratégie du gouvernement pour 2019-2033, et influe sur toutes les autres mesures adoptées dans l’ensemble de la filière bois.

En particulier, la SNBC s’articule avec le Programme national de la forêt et du bois (PNFB), qui cadre la politique forestière pour la période 2016-2026, et qui vise à renforcer le rôle des forêts dans la lutte contre le changement climatique et fixe un objectif de coupe supplémentaire de +12 millions de m3 par an jusqu’en 2026. Le PNFB est décliné localement par les Programmes Régionaux de la Forêt et du Bois et donc en particulier par le Programme Régional de la Forêt et du Bois d’Île de France (PRFB).

Cette préconisation de forte augmentation des coupes se base sur le principe de substitution : si on fabrique un objet en bois, à la fois on stocke du carbone dans cet objet pour la durée de vie de l’objet, mais on évite aussi l’utilisation de resources fossiles à fort impact carbone qui aurait été nécessaire pour la fabrication du même objet en plastique ou béton. La SNBC2 veut « maximiser les effets de substitution et le stockage de carbone dans les produits bois ». Cela revient donc à privilégier le stockage du carbone dans les objets hors de la forêt plutôt que dans la forêt elle-même qui verra ses capacités de stockage de carbone fortement amputées par l’augmentation des coupes.

Cette préconisation d’augmentation des coupes de la SNBC2 est largement remise en question.

L’élaboration des préconisations de la SNBC2 (actuellement en révision pour aboutir à la SNBC3) pour la forêt s’est appuyé sur un rapport commandé par le Ministère de l’Agriculture (Roux et al, 2017) mettant en scène trois scénarios de gestion forestière correspondant à des degrés de coupe plus ou moins importants dans les années à venir. Un scénario Extensif correspondant à un maintien des taux de coupe actuel, alors qu’un scénario Intensif (adopté pour l’essentiel par la SNBC2) prévoit une intensification des prélèvements pour aboutir à un accroissement net de 70% à l’horizon 2035. Ce scénario intensif s’inscrit dans une stratégie de coupes rases suivies de plantations. La logique de ce scénario s’appuie fortement sur le principe de substitution : le stockage et le puits de carbone dans la forêt est fortement amputé au profit d’un stockage du carbone dans les objets manufacturés, associé à un effet de substitution énergie et matériaux. Dans le cadre de ce scénario intensif, il est considéré que le stockage du carbone dans les objets bois offre plus de sécurité que le stockage du carbone dans des forêts car celles-ci peuvent être sujettes à de nombreux aléas (incendies, attaques de ravageurs, tempêtes, invasions biologiques).

Cette approche, adoptée dans le cadre de la SNBC2, est actuellement  contestée. Plusieurs études ont procédé à des évaluations similaires de l’impact du scénario de gestion forestière sur l’évolution du stockage et du puits de carbone (Du Bus de Warnaffe & Angerand, 2020 ; Valade et al, 2018, Grimault et al, 2022). Toutes les études, y compris celle de Roux et al, 2017 s’accordent sur le fait que l’augmentation des coupes préconisé par le scénario intensif aura pour effet de décroitre le puits de carbone dans les dix années à venir qui sont cruciales pour la lutte contre le réchauffement climatique. Il faut noter de plus que ces études n’ont pas pris en compte la baisse de stockage de carbone observées dans les récentes années, résultant du dépérissement faisant suites aux quatre années de déficit hydrique observées durant les cinq dernières années.

Même en tenant compte des effets de substitution, le scénario intensif de Roux et al, 2017 aboutit à une baisse du puits de carbone dans les dix années à venir par rapport à un scénario où le niveau des coupes est maintenu à son niveau actuel. Par ailleurs, le calcul des coefficients de substitution des objets manufacturé en bois est largement controversé. En premier lieu, dans les calculs de substitution, les coefficients ont été considérés comme constants dans le temps. Pourtant, une grande partie des industries manufacturières s’efforcent actuellement de diminuer le bilan carbone de leur production, ce qui diminuera d’autant les coefficients de substitution bois de ces objets.

Par ailleurs, les coupes rases avec replantation dégradent le stockage du carbone dans les sols forestiers. Cette dégradation n’a pas été comptabilisée dans les bilans du scénario intensif.

N’est pas non plus comptabilisée la dégradation de la biodiversité résultant d’un schéma de culture sylvicole intensif donnant une forte part aux coupes rases suivies de plantations.

Il faut aussi tenir compte (Luyssaert et al, 2018) qu’au-delà de l’atténuation des émissions de CO2, la stratégie de gestion forestière peut avoir un impact sur le climat, parfois en contradiction avec cette dernière. En effet, dans le cadre de l’augmentation de la séquestration du carbone, on peut vouloir favoriser les résineux, à croissance rapide, alors qu’une couverture en feuillus assure une diminution de température à la surface de la Terre plus importante, par une augmentation de l’albedo en hiver.

Refs :

Statégie nationale bas carbone, 2020, La transition écologique et solidaire vers la neutralité carbone, https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/2020-03-25_MTES_SNBC2.pdf

Programme national de la forêt et du bois, 2016-2026, Ministère de l’Agriculture

Roux A., Dhôte J.-F. (Coordinateurs), Achat D., Bastick C., Colin A., Bailly A., Bastien J.-C., Berthelot A., Bréda N., Caurla S., Carnus J.-M., Gardiner B., Jactel H., Leban J.-M., Lobianco A., Loustau D., Meredieu C., Marçais B., Martel S., Moisy C., Pâques L., Picart-Deshors D., Rigolot E., Saint-André L., Schmitt B., 2017 : Quel rôle pour les forêts et la filière forêt-bois françaises dans l’atténuation du changement climatique ? Une étude des freins et leviers forestiers à l’horizon 2050. Rapport d’étude pour le Ministère de l’agriculture et de l’alimentation, INRA et IGN, 101 p. +230 p.(annexes)

Alice Roux, Antoine Colin, Jean-François Dhôte et Bertrand Schmitt, coord., 2020: Filière forêt-bois et atténuation du changement climatique. Entre séquestration du carbone en forêt et développement de la bioéconomie, Quæ eds, Versailles

Gaëtan du Bus de Warnaffe & Sylvain Angerand, 2020 : Gestion forestière et changement climatique

Valade A., Bellassen B., Luyssaert S., Vallet P., Djomo S.N., 2017 : Bilan carbone de la ressource forestiere francaise – Projections du puits de carbone de la filière forêt-bois française et incertitude sur ses déterminants. Rapport de recherche, 66p. HAL Archives Ouvertes Id : hal-01629845, https://hal.archives-ouvertes.fr/ hal-01629845.

Valade A., Luyssaert S., Vallet P., Djomo S.N., Van Der Kellen I. & Bellassen V., 2018: Carbon costs and benefits of France’s biomass energy production targets. Carbon Balance and Management 13:26.


Julia Grimault, Clothilde Tronquet, Valentin Bellassen, Thomas Bonvillain, Claudine Foucherot : 2022, Puits de carbone : l’ambition de la France est-elle réaliste ?  I4CE, Institute for Climate Economics.

Sebastiaan Luyssaert, Guillaume Marie, Aude Valade, Yi-Ying Chen, Sylvestre Njakou Djomo, James Ryder, Juliane Otto, Kim Naudts, Anne Sofie Lansø, Josefine Ghattas & Matthew J. McGrath, 2018, Trade-offs in using European forests to meet climate objectives, Nature, 512, 259

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